Cycle de Transcriptions triennales

Scènes Magazine

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Sébastien Cayet

Cycle de Transcriptions triennales

La transcription n’est pas une pratique nouvelle, et même les plus grands compositeurs s’y sont essayés. Bach, déjà, transcrivait des œuvres de Vivaldi au XVIIIe siècle. Son fameux Concerto pour quatre clavecins est d’ailleurs une transcription d’un Concerto pour quatre violons du compositeur italien. Au cours des siècles, la pratique a demeuré pour diverses raisons, que ce soit pour étudier la composition, honorer des commandes, alléger des œuvres, rendre hommage à un compositeur, ou simplement rendre accessible de grandes œuvres à des effectifs différents de ceux initialement prévus.

Les débuts avec Mahler

C’est la liberté de répertoire induite par la transcription qui séduit le Lemanic Modern Ensemble. Ayant à cœur de présenter un répertoire couvrant une large période, allant de la fin du XIXe siècle à nos jours, l’ensemble passe régulièrement commande à des compositeurs pour transcrire des œuvres prévues initialement soit pour grand orchestre, soit pour des effectifs réduits comme voix et piano.
C’est avec un « cycle Mahler » que le Lemanic Modern Ensemble s’est lancé dans l’aventure des transcriptions en 2019. Pour l’occasion, la formation en avait commandé quatre : la Symphonie n°4 et les Lieder Eines Fahrenden Gesellen à Nicolas Bolens, les Knaben Wunderhorn Lieder à Nadir Vassena, et plus récemment, les Rückert-Lieder à William Blank.

 

Trois saisons, trois compositeurs

Fort de ce succès, le LME voit les choses en plus grand, et c’est désormais un projet triennal qui est mis en place. Sur une période de trois ans, de 2021 à 2024, trois compositeurs sont mis à l’honneur : Igor Stravinsky cette année — dont L’Oiseau de Feu a été transcrit par William Blank — Maurice Ravel pour la saison prochaine, puis Chostakovitch lors de la suivante.
Mais plus que de simples transcriptions, ces commandes passées s’inscrivent dans un projet de mise en écho qui consiste à associer des compositeurs dans les programmes. Pierre Bleuse, directeur musical du LME, avait imaginé la série de concerts Mahler/Ligeti : la Symphonie n°4 de Mahler avait été programmée aux côtés du Concerto pour violon de György Ligeti interprété par Tedi Papavrami, tandis que les Rückert-Lieder précédaient le Concerto pour piano du compositeur hongrois, sous les doigts de Lorenzo Soulès. Le principe de ces échos est d’associer, dans un même concert, une œuvre majeure du répertoire de la fin du XIXe ou début XXe siècle et une œuvre contemporaine (à l’image des concerts d’octobre dernier qui ont vu L’Oiseau de Feu suivre la création de Fenêtres simultanées sur la Ville, nouvelle œuvre d’Éric Montalbetti). Pour la co-direction du Lemanic Modern Ensemble, « le but est de montrer que nombre de gestes instrumentaux et gestes compositionnels sont similaires, qu’importent les générations ou qu’importent les siècles dans lesquels ils s’inscrivent, que ce soit la fulgurance ou l’évanescence de la composition, ou encore le rapport à l’ornementation, par exemple. »

 

S’affranchir des contraintes

La pratique de la transcription connaît ses détracteurs qui verront là une dénaturation de la musique originale. Les puristes penseront qu’une œuvre doit être jouée dans son format original. Cependant, nul besoin de creuser loin pour découvrir que les grands compositeurs — même bien après l’époque baroque — se sont adonné à l’exercice, soit sur leurs propres compositions, soit sur des œuvres de leurs homologues, à l’instar de Liszt qui, à son époque, avait transcrit la Symphonie n°5 de Beethoven pour piano. Les compositeurs choisis par le Lemanic Modern Ensemble ne sont pas non plus étrangers à cette pratique ; Ravel avait transcrit plusieurs de ses œuvres lui-même : Ma Mère l’Oye et la Valse, initialement pour piano, ont été orchestrées par le compositeur. Il aura même proposé une version pour deux pianos de la Valse. Stravinsky, lui, avait écrit son Histoire du Soldat pour un ensemble instrumental de sept musiciens avant d’en faire une version pour violon, clarinette et piano. Quid de Shostakovich ? Quand on sait que, comme les autres, il lui est arrivé de transcrire des pièces au piano, qui pourrait s’offusquer que leurs œuvres soient adaptées à différents effectifs ? Ne serait-ce pas là, justement, un signe de respect et d’admiration vis-à-vis des compositeurs que de vouloir permettre à tous de jouer leur musique en s’affranchissant des contraintes de l’instrumentation ?

Quoiqu’il en soit, le Lemanic Modern Ensemble a embarqué pour un périple de trois ans. La saison dédiée à Stravinsky n’est pas encore finie, mais pour Ravel et Shostakovich, il faudra encore attendre les saisons prochaines !