Fanny Ardant, le charme du mystère

Philippe Faner

Sa voix est grave et sensuelle, douce et feutrée. Avec des inflexions gourmandes qui soulignent son regard malicieux. Fanny Ardant reste pour beaucoup, la sublime interprète de « La Femme d’à côté » de François Truffaut.

Pour quelles raisons vous êtes-vous intéressée à ce personnage de « Cassandre » ?

C’est un personnage que tout le monde porte en lui. Un personnage qui dit la vérité, à l’opposé de notre société d’aujourd’hui.

Est-ce également un personnage qui replace le rôle des femmes dans l’Histoire ?

Non. D’ailleurs je ne suis pas du tout féministe. Ce n’est pas parce que c’est une femme que je joue ce rôle de femme. C’est un personnage mythique, universel, qui pourrait très bien être interprété par un homme. Je ne pense pas qu’elle est représentative des femmes dans notre société, non plus.

Une femme a-t-elle, selon vous, une façon particulière de ressentir les choses, eu égard au personnage que vous interprétez ?

Je pense qu’il y a des femmes qui sont très masculines et des hommes très féminins. Je ne crois pas qu’un don appartient à une caste en particulier. C’est ce qui fait d’ailleurs la richesse des êtres humains. À notre époque, on aime catégoriser les gens, leur mettre des étiquettes simplement parce que ça rassure tout le monde.

Les artistes ont-ils, selon vous, une capacité particulière à « voir » l’avenir ?

Oui, je le crois. Les grands musiciens, les grands peintres, les grands poètes sont précisément grands parce qu’ils sont extralucides. Ils voient des choses qu’on ne voit pas et ils les donnent au monde. L’artiste transmet des choses que les autres ne voient pas.

Vous avez présenté ce spectacle pendant le festival d’Avignon en 2015. Aviez-vous une appréhension particulière ?

J’aurais pu le présenter à Palavas-les-Flots de la même manière. Je n’ai pas de révérence particulière vis-à-vis de ce festival. Tous les publics se valent. Que ce soit au fin fond d’une forêt, sur la place publique à Paris ou à New York.

Sauf qu’à Avignon, vous aviez aussi, face à vous, un public de connaisseurs et de spécialistes ?

Peu importe. J’aime simplement le fait qu’à Avignon les gens puissent voir des spectacles du matin au soir, qu’ils peuvent les consommer comme der des gourmandises, comme des gâteaux. C’est un sujet inépuisable.

Êtes-vous sensible à ce que l’on dit de vous en général, et de ce spectacle, en particulier ? Lisez vous les critiques qui vous concernent ?

Cela peut vous paraître bizarre mais je ne lis pas les journaux. L’écho des choses, bonnes et mauvaises, passe un peu au-dessus de vous, comme une aile, mais cela ne vous définit pas.

Pourquoi ne lisez-vous pas les journaux ?

Parce que je n’ai pas de temps. J’adore lire, vous savez. En revanche, je lis les journaux quand je prends l’avion. Je crois que je n’ai jamais acheté un journal de ma vie. De toute façon, tout ce qui est important, on finit toujours par le savoir. La marche du monde, on la suit malgré tout. Avec ou sans les journaux.

Avez-vous été touchée par le texte de Christa Wolf, écrivaine de l’ancien Allemagne de l’Est, à l’origine de ce « Cassandre » ?

J’avais déjà lu ses romans. J’aimais beaucoup cette voix qui venait de l’autre côté du Rideau de fer, qui savait exactement de quoi elle parlait. Et qui était beaucoup plus forte qu’une voix occidentale qui se permettait de juger sans être plongée dans le côté tragique de la vie. Je regrette de n’avoir pas pu la rencontrer.

C’était une femme pleine de contradictions. Et qui a mal vécu l’ouverture de son pays, l’Allemagne de l’Est, au monde occidental…

Je comprends ses positions, elles ne sont pas contradictoires. Le bobo parisien s’étonne toujours que l’on ne vive pas selon ses propres critères. Alors qu’on peut avoir une vision du monde différente. Pour moi, quelqu’un de contradictoire est quelqu’un de vivant. Il faut accepter la part d’ombre et de lumière, du bien de mal, de chacun. Assumer aussi sa part de mystère.

Le mystère est-il également l’une des facettes votre personnalité, réelle ou entretenue ?

On croit toujours qu’on est soi-même clair comme de l’eau de roche. On est toujours mystérieux pour quelqu’un d’autre, pas pour soi-même. Tout le monde ne raconte pas tout. Même dans votre proche entourage, il y a une part de mystère.

Pensez-vous, comme votre héroïne, que tout ce qui est fort est obscur ?

Bien sûr. S’il y a un sens à la vie, il y a une quête. Et dans cette quête, on a l’impression de s’enfoncer dans la forêt obscure. On ne connaît jamais la finalité des choses quand on poursuit une passion.

Est-ce précisément cela qui vous fait avancer dans la vie ?

Tout à fait. C’est comme si la vie avait plus d’imagination que nous. Quand on joue à une table de jeu, au poker, on a toujours envie d’aller jusqu’au bout.

Récemment, vous étiez à l’affiche d’une comédie légère, « Croque-Monsieur ». Comment fait-on pour passer à un monodrame comme « Cassandre » ?

Ce que j’aime dans ce métier c’est de pouvoir passer d’un extrême à l’autre. Dans la peau d’un personnage, on peut dire « Je ne me suis pas identifiée mais je ne suis pas étrangère ». J’ai toujours eu la possibilité, dans ce métier, d’incarner les héroïnes que j’aimais.

Votre film « Le Divan de Staline » avec Gérard Depardieu dans le rôle principal, qui est sorti sur les écrans hier, vous conduit encore sur les chemins du communisme et de la Russie. Pourquoi avez-vous fait ce choix ?

C’est une culture, une histoire qui me passionne. Je cherchais un rôle pour Gérard Depardieu, qui est pour moi le plus grand acteur. J’ai fait coïncider cet amour pour l’histoire russe avec l’amour d’un acteur qui puisse pleinement jouer un rôle à sa mesure.

Était-il, à vos yeux, le seul acteur capable d’incarner le rôle de Staline ?

Pour moi, oui. Il est capable de susciter la peur, l’exaltation, l’appréhension. Il y a les acteurs français et Gérard, à côté. Lui aussi est un être contradictoire, mystérieux et clairvoyant.

Gardez-vous toujours une place au chaud pour le cinéma ?

Oui, c’est un principe d’alternance. Le théâtre permet à un acteur de purifier son sang. Au théâtre, c’est à vous, et à vous seul, de manager ce qui peut se passer. Au cinéma, on est beaucoup plus entouré.

Aix est une ville que vous connaissez bien…

Oui, j’y ai fait mes études. J’ai vécu trois ans dans cet endroit que je trouvais magique. C’est une ville d’une beauté extraordinaire. Comme dans la chanson de Barbara, on ne devrait jamais revenir dans la ville de son enfance…


« Cassandre », demain et samedi au Grand Théâtre de Provence, à 20 h 30, à Aix. 35/6. 08 2013 2013. « Le divan de Staline », séance en présence de Fanny Ardant le 15 janvier, à 16 h, au cinéma Eden-théâtre La Ciotat ; le 16 janvier à 20 h au Renoir, à Aix ; le 17 janvier à 20 h, au cinéma Les Variétés à Marseille (1er).

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