Michael Jarrell: «La difficulté technique pousse à se dépasser»

Le Temps

Sylvie Bonier

Le compositeur genevois présente à Paris son deuxième grand opéra, et sera célébré à Genève dans un concert programmé le jour de ses 60 ans. Interview

Son auréole blanche de cheveux et sa tranquillité rassurent. Sa musique bouscule. Michael Jarrell, le plus reconnu des compositeurs suisses de sa génération, vit une grande année. De Paris à Genève, le Genevois est à l’honneur. Création mondiale de Bérénice d’un côté, concert anniversaire de l’autre : il franchit le cap de la soixantaine avec éclat.

Le Temps : Six décennies, est-ce une étape importante pour vous?

Michael Jarrell : L’intensité du travail de composition et de réalisation d’un grand opéra m’aura permis de ne pas y penser…

Combien de temps vous a-t-il fallu pour composer « Bérénice »?

J’ai commencé à y penser il y a deux ans et j’ai entamé le livret et la partition six mois plus tard. Cela fera donc environ un an et demi de travail concret.

Pourquoi avoir choisi cette pièce de Racine?

Stéphane Lissner voulait un opéra en français. Mais je me sens mal à l’aise avec ma langue maternelle quand elle est chantée. J’ai du mal avec la prosodie de Debussy, par exemple. J’ai besoin d’une légère distance entre les mots et leur sens. Le français est trop concret, trop direct pour moi. Je n’arrive pas à y trouver l’espace nécessaire au mystère et à la poésie, comme je le vis avec l’allemand, que je parle pourtant couramment. Les alexandrins de Racine, leur rythme et la beauté du texte me portent plus facilement.

Vous avez pourtant «réécrit» le texte originel

Un livret d’opéra répond à des exigences particulières. Mais je n’ai fait que remodeler les mots de Racine pour rendre leur portée plus actuelle, et les mettre en adéquation avec les notes.

Comment procédez-vous?

Je lis le texte, le prends et le reprends sans relâche par étapes de sédimentation. Jusqu’à sentir que la musique y trouve sa place, son rythme, son déroulement mélodique et harmonique.

Pourquoi vos partitions sont-elles si difficiles, tant pour les instruments que pour les voix?

J’ai toujours eu la chance de travailler avec des interprètes exceptionnels. Et lorsque je compose pour eux, ils attendent souvent de pouvoir se confronter à leurs limites. La difficulté technique les pousse à se dépasser. Il m’est arrivé de dire à un musicien que j’allais changer un passage que j’estimais trop dur, et qu’il me réponde: «Tu penses que je n’y arriverai pas?» C’est une forme de défi pour eux.

Une façon de posséder une œuvre pour que personne ne puisse la jouer après?

Les exploits ont toujours existé en musique. Si un compositeur d’aujourd’hui proposait l’air de la reine de la nuit, on lui dirait qu’il est fou. Mozart l’a imaginé pour Josepha Weber, sa belle-sœur. Depuis, c’est un Everest vocal auquel les sopranos coloratures s’attaquent presque toutes. La technique évolue avec la transformation des outils et des langages.

La composition s’enseigne. Est-ce nécessaire?

Pour transmettre l’artisanat, l’histoire musicale et les mettre à l’épreuve d’expressions nouvelles ou personnelles, c’est très utile. Pas pour imposer un style. J’ai été nommé professeur à Vienne à 34 ans, ce qui fait qu’à l’époque mes préoccupations esthétiques étaient très proches des jeunes à qui j’enseignais. Aujourd’hui, un écart s’est installé.

C’est-à-dire?

Les différences de langage sont multiples, avec des pays qui se diversifient. Les courants changent. En Espagne, actuellement, c’est le règne de la saturation: force, brutalité… J’entends dire: «Les hauteurs, c’est mort.» Pour moi, sans la hauteur, c’est impossible!

Dans « Bérénice », les aigus extrêmes semblent incarner l’amour…

Avec eux, on touche le ciel, l’absolue pureté. Barbara Hannigan atteint dans les hauteurs du registre une couleur et une vibration incroyables, à la limite du réel. J’ai utilisé son talent pour porter l’amour qu’elle incarne à son sommet.

A Genève, le concert du Victoria Hall sera votre gâteau d’anniversaire…

Je suis très touché que le Lemanic Modern Ensemble et l’OSR se réunissent pour un tel événement, et qu’il soit fêté dans ma ville, le jour J.

Il n’y aura pas de création?

Non, l’affiche a été conçue par les programmateurs en forme d’hommage, avec le flûtiste Emmanuel Pahud et le violoniste Svetlin Roussev. J’ai beaucoup de chance que ces artistes «incarnent» mon anniversaire sous la baguette de Pierre Bleuse.

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