Michael Jarrell, la soixantaine qui vrombit

Rocco Zacheo

Tribune de Genève

Après «Bérénice», son dernier opéra présenté à Paris, le compositeur genevois retrouve ses terres, là où le Lemanic Modern Ensemble et l’OSR réunis fêteront son anniversaire lundi. Rencontre.

L’échéance du 8 octobre approchant à grands pas, la rencontre avec Michael Jarrell ne pouvait commencer autrement que par l’évocation de cette date qui fera basculer le compositeur dans la soixantaine. Indiscrètes mais pressantes, les questions surgissent alors. Comment appréhende-t-on le passage en question? Comment vit-on ce cap alors que deux orchestres réunis – le Lemanic Modern Ensemble et l’Orchestre de la Suisse romande – soulignent l’événement d’un stabilo épais, en vous rendant hommage lors d’un concert spécialement conçu pour vous? Imperturbable, d’un ton comme toujours posé et feutré, le récipiendaire avoue une petite gêne, une pudeur face à la célébration. Mais il ne cache pas pour autant le bonheur ressenti lorsqu’on lui a proposé cette soirée au Victoria Hall. «Et puis, ajoute-t-il en fin, sourire aux lèvres, cela m’aidera à faire passer la pilule de l’âge.»

Un succès populaire à Paris

Michael Jarrell atteint ces jours-ci un autre zénith, dans son long parcours de musicien. Une nouvelle consécration, si on veut, de celles qu’on espère et qu’on célèbre en terre romande: la reconnaissance de son art dans les cénacles et auprès du public parisien. Il y a quelques jours, donc, «Bérénice», son dernier opéra, adaptation de la tragédie de Racine, s’emparait de la scène de Garnier. Pour servir cette pièce, un panel de stars a été réuni par la maison lyrique française: du chef Philippe Jordan et son Orchestre de l’Opéra national de Paris, à la soprano Barbara Hanigan, du ténor Bo Skovhus au baryton Ivan Ludlow. Quels sentiments après les deux premières représentations? «Je constate que l’œuvre connaît un succès populaire solide. Sur le front de la critique, la presse germanique affiche un enthousiasme plus marqué que la française, dont les avis sont davantage mitigés.» Ce cap passé sans encombre, le compositeur peut prendre enfin un peu de recul. «Il m’aurait fallu six mois supplémentaires pour arriver plus confortablement à l’échéance. De toute manière, le français demeure une langue compliquée, qui présente des défis majeurs lorsqu’on veut la transposer en musique. Sans doute parce que, contrairement à l’allemand et à l’anglais, cette langue décrit davantage, elle tranche moins qu’elle ne commente. Je me suis tenu néanmoins à la condition posée par le directeur de l’Opéra de Paris, Stéphane Lissner, à savoir qu’il fallait une œuvre en français. Mon choix s’est alors porté sur la tragédie de Racine, parce que, contrairement à d’autres, elle ne compte aucune mort violente, aucune effusion de sang dans ces vers.»

Purcell, figure inspirante

Sur les terres genevoises, les activités de Michael Jarrell n’ont pas cessé de vrombir pour autant. Alors que sur le front privé, l’homme peaufine ces jours-ci un déménagement plus compliqué que prévu, sur celui de la musique, il retrouve des complices et des amis, au sein de deux formations orchestrales familières de son esthétique et de son univers artistique. Dans le menu du concert de lundi, on croisera cinq pièces, autant de parcelles qui suggèrent plus qu’elles ne définissent le portrait du compositeur. Parmi celles-ci, «Music for a While», qui renvoie à l’œuvre du même titre de Purcell, et que Jarrell a cité en piochant dans les premières mesures de la basse continue. «C’est une pièce qui revêt une signification particulière à mes yeux. Elle a marqué mon retour à la composition après une année de pause salutaire, observée au moment où j’ai été nommé professeur à Vienne.» Et puis il y aura cela à l’affiche lundi: «… Un temps de silence…», pour violon et ensemble crée en 2017 par le flûtiste Emmanuel Pahud. Signe de l’amitié qui unit compositeur et interprète, ce dernier fera un passage éclair à Genève pour être des festivités. «Je suis heureux qu’il ait pu accepter l’invitation. Ce n’est pas du tout évident pour lui, le lendemain matin il doit être à Berlin pour les répétitions du Philharmonique.»

«For a While…», hommage à Michael Jarrell à l’occasion de ses 60 ans. Lemanic Modern Ensemble, OSR, Emmanuel Pahud (flûte), Svetlin Roussev (violon), Pierre Bleuse (dir.).

Articles associés