Robots et intelligence artificielle à la une du Festival Archipel

ResMusica

Michèle Tosi

Des musiques algorithmiques aux robots-parleurs à roulettes qui viennent chuchoter à nos oreilles, la 15º édition du Festival Archipel de Genève emmenée par son directeur Marc Texier retrace soixante années de recherche artistique en lien avec l’intelligence artificielle. Conférences, concerts, installations, performance et ciné-concerts jalonnent un premier week-end mettant en scène ce face à face stimulant de l’homme et de la machine.

Une soirée d’ouverture à l’Alhambra

Précédée d’une conférence de Marc Texier sur le thème Musique et automatisme balayant un demi-siècle d’histoire (des machines à bruit des Futuristes italiens à l’apparition des « neurones numériques »), la soirée musicale débute par un concert du Lemanic Modern Ensemble sous la direction de son chef William Blank.

Machina Humana est le titre de la nouvelle oeuvre de David Hudry, commande d’État donnée en création suisse lors de ce concert inaugural.

Au coeur de la thématique du festival, Hudry nous plonge dans le paysage sonore industriel des usines de décolletage de la vallée intra-alpine de l’Arve. Un projet in situ donc, puisqu’il est allé enregistrer les sons de cette usine pour générer une partie électroacoustique qui se confronte à l’univers instrumental, voire lutte avec lui. La pièce d’une quarante de minutes entretient la tension de l’écoute via une matière incandescente et vigoureusement pulsée – Hudry ose la batterie de jazz ! – dans une manière obsessionnelle et répétitive quasi varésienne. Elle n’en ménage pas moins des silences abyssaux et d’éloquents soli (flûte basse, clarinette basse, tuba…) sertis par l’ensemble instrumental. Ils articulent la grande forme et engendrent une dramaturgie singulière. Le noir envahit la salle aux trois quarts de l’oeuvre pour une écoute acousmatique des sons d’usine, une « phonographie » de terrain qui bouleverse là encore notre perception. Si la machine semble s’emballer de nouveau, l’ultime solo de violoncelle (vox humana), traité en direct par l’électronique, referme cette trajectoire impressionnante par une séquence finement colorée laissant poindre l’émotion.

Le concept de résistance infiltre l’écriture de Capriccio ostico (Fantaisie éprouvante) de Stefano Gervasoni, une oeuvre dont le titre oxymorique interpelle. La matière sonore et le geste qui la propulse y sont systématiquement empêchés dans leur élan, générant des phases quasi immobiles, où les figures se mettent à fonctionner en boucle tandis que les sonorités fluctuent sous l’action des divers modes de jeux (bisbigliando, flautando, tremblement…). L’imagination est à l’oeuvre pour conduire cette trajectoire labyrinthique au sein de laquelle se relaient les couleurs pures – celles des cloches de vaches très en dehors – et se superposent les temporalités. On est à notre tour frustré par une acoustique trop sèche limitant l’aura résonnante et la séduction de cette Fantaisie onirique où s’exerce « le plaisir de l’effort et non celui du confort », dixit le compositeur. Le Lemanic Modern Ensemble et son chef ne déméritent pas dans cette pièce subtile autant que virtuose.

Quelques instants plus tard sur ce même plateau, Arne Deforce est seul en scène face au réalisateur informatique Thomas Goepfer dans Limite les rêves au-delà, une composition visionnaire pour violoncelle et électronique de soixante dix minutes commandée par l’interprète au compositeur Hèctor Parra. Fils de physicien et passionné lui-même par « la mécanique céleste », Parra a également sollicité l’aide du grand spécialiste des trous noirs qu’est Jean-Pierre Luminet, astrophysicien mais aussi pianiste et poète, dont la voix traitée par les logiciels passe en filigrane dans le cours de la pièce. Le violoncelle est soumis à une scordatura, à des techniques de jeu très sophistiquées et au traitement live de l’électronique déployée dans la salle via un système multicanal de diffusion. Ce voyage immersif « aux limites du monde connu » serait à écouter dans le noir s’il ne nous privait de la performance hors norme d’Arne Deforce, engagé cordes et âme (il frotte, souffle et parle en jouant) vers un « au-delà du son », une utopie sonore toujours au centre du travail musical d’Hèctor Parra.

Technologies et nouvelles lutheries

Le lendemain, à L’Abri, sorte de bunker culturel réservé aux jeunes talents, trois élèves de la Haute École de Genève encadrés par leurs professeurs, Michael Jarrell, Luis Naón et Éric Daubresse, présentent leurs travaux mêlant la lutherie classique aux technologies informatiques de pointe. Du jeune Argentin Gonzalo Bustos, Temps de terre est une pièce aussi virtuose que séduisante pour cajón et électronique, superbement servie par le percussionniste Gabriel Valtchev. Dans Fury of nature du Chilien Javier Muňoz Bravo, l’électronique interagit de manière sensible avec le violon de Aya Kono. L’espace est enrichi par la synthèse sonore en temps réel à partir d’un capteur de geste porté au doigt de l’interprète. De Jean-Frédéric Neuburger enfin, plus connu pour ses partitions instrumentales et son talent de pianiste, Étude de Synthèse et de Filtrage (hommage à Debussy) est une courte pièce pour électronique seule dont « l’écriture » constellatoire et la qualité des morphologies sonores évoquent l’espace onirique d’un Stockhausen. Le concert s’achève par quelques extraits de Futuristie de Pierre Henry, une des grandes fresques du compositeur dédiée au futuriste Luigi Russolo. Lors de la création en 1975, la pièce incluait vidéo, récitant et mixage en direct. Elle sonne ce soir de manière un rien statique et nue, même si l’on y apprécie le geste radical et obsessionnel du maître acousmate.

Musique à l’image

En soirée à l’Alhambra, un premier ciné-concert invite sur scène l’Ensemble 2e2m dirigé par Pierre Roullier. Les musiciens exécutent en direct et en phase avec les images la musique d’Olga Neuwirth (A Film Music War Requiem) sonorisant le film muet d’Alfred Machin, Maudite soit la guerre.

La version colorisée à la main a été restaurée pour l’occasion. Le film réalisé en 1914, juste avant la déclaration de guerre, est une vision anticipée du conflit mondial sur fond d’histoire d’amour impossible. La compositrice autrichienne signe une partition pour neuf instruments incluant un synthétiseur et un set de percussions résonnantes (cymbales, gongs, cloches tubes…) qui restitue avec justesse une certaine couleur d’époque : mélodies « rétro », sonorités filtrées rejoignant les couleurs pastel du film, entre réalité et onirisme, légèreté et gravité.

On dénombre pas moins d’une vingtaine de bandes-son destinées à accompagner les images de Metropolis, le film culte de Fritz Lang, qui continue à exercer son pouvoir de fascination. Xavier Garcia est sur le plateau avec son ordinateur et sa console de mixage pour jouer en direct Actuel Remix, une oeuvre-performance conçue à l’occasion de la sortie en 2012 de la version intégrale (2h40) et restaurée du chef d’oeuvre du Septième Art. Garcia y remixe avec un magnifique élan la musique puissamment rythmée du DJ Richie Hawtin et celle de Iannis Xenakis, dont la tension éruptive sert idéalement le gigantisme visionnaire du cinéaste.