Cassandre opéra parlé de Michael Jarrell

Bertrand Bolognesi

Tout a commencé dans les années quatre-vingt-dix, lorsqu’en pleine guerre du Golfe Michael Jarrell se penche sur Cassandre, les prémisses et le récit de la romancière allemande Christa Wolf (1929-2011). De ce choc s’ensuit un opéra en un acte, réduction drastique du vaste volume de l’écrivaine en un livret à une seule voix. Finalement, le musicien opte pour le parler, plutôt que pour le chant. Marthe Keller créa sa Cassandre en 1994, au Théâtre du Châtelet, dans une mise en scène de Peter Konwitschny, David Robertson dirigeant l’Ensemble Intercontemporain. L’ouvrage intéressa d’emblée public et décideurs, si bien qu’il voyagea de par le monde, parfois même traduit dans la langue des pays visités.

Quelques années passèrent, et Fanny Ardant s’emparait de l’ouvrage au fil de plusieurs versions de concert qui imprégnèrent l’oreille du compositeur suisse d’un souvenir déterminant [Chronique ANACLASE du 27 octobre 2011] : quand le metteur en scène Hervé Loichemol, qui avait monté son Siegfried, nocturne (avec Bo Skovhus) à l’automne 2013, dans le cadre du Wagner Geneva Festival (à l’initiative de Jean-Marie Blanchard), lui parle d’une nouvelle production de Cassandre, Jarrell pense immédiatement à la comédienne française avec laquelle il lui conseille de prendre contact. Exaltée comme toujours elle l’a été par les grandes héroïnes, antiques ou non, par les beaux textes et par « celles qui disent non », Fanny Ardant n’hésite pas. Elle sera de l’aventure au Festival d’Avignon et à la Comédie de Genève. Repris à Paris pour cinq dates, nous découvrons le spectacle à l’Athénée.

« Apollon te crache dans la bouche. Cela signifie que tu as le don de prédire l’avenir. Mais personne ne te croira… » – don maudit : tout est dans ce début presque brutal, dans la résonnance d’un accord bruyant, en surplomb du plateau. En guise de plafond, dix-huit musiciens du Lemanic Modern Ensemble, placés sous la direction attentive de Jean Deroyer. Seth Tillett signe une scénographie d’une extrême nudité : un angle, à peine dévié de l’axe salle-scène, un rideau qu’on arrache, un papier qu’on déchire, presque rien et toutefois tant. Ses lumières sculptent le récit, cisèlent prophéties et souvenirs dont l’ordre se mêle. Conçue par Nicole Rauscher, la robe de la prêtresse, bandes de couleurs chatoyantes sur un noir noble et riche, se cache sous un manteau de misère – par-dessus la guerre, pourrait-on dire, celle à laquelle Priam ne croit pas, celle qui viole les Troyennes, celle d’Achille déchirant sans merci la valeureuse innocence de l’adolescent Troïlos, jumeau de Cassandre.

Un opéra parlé, pas un oratorio pour récitante et orchestre : le lyrisme est au rendez-vous, un lyrisme déclamatoire dont la prosodie s’arrêterait au seuil de l’emphase, au bord de la joliesse qui rendrait Cassandre et Cassandre sans dangers. À l’heure où l’opéra de Berlioz semble nécessiter tous les excès [Chronique ANACLASE du 15 octobre 2017], l’œuvre de Jarrell s’en tient à une sobriété franche et fauve, à une essentielle et honnête sauvagerie. Fanny Ardant n’hésite pas, se lance avec une générosité troublante, geste tragique et cru sur lequel il lui faut cependant maintenir un contrôle constant, celui qu’impose la partition où les phrases à dire ont un début et une fin très précisément indiqués. La jeune fille n’est pas choisie par les hommes lors du rituel sensuel du printemps. Elle deviendra prêtresse, c’est dit. Elle est la rebelle qu’on tient pour folle, vierge sage qui ose tout dire. Elle comprend tout avant tous, de l’apparition d’une fausse Hélène à l’invasion de sa terre par de vrais Grecs, armés jusqu’aux dents. Uniquement suggérée par la lumière, la table du banquet décisif voit virevolter la comédienne de répliques en répliques, bouche des uns, voix des autres, l’autorité d’une mère bientôt souffletée par la jeune hâblerie des hommes. « Tu n’approuves pas le plan ? », demande le père. « Non », dit-elle. « Et tu te tairas ? », insiste-t-il. « Oui ». Obéissance n’est pas vertu : lorsque Priam entend user des charmes de Polyxène pour vaincre le redoutable Achille, Cassandre proteste. « Tu n’approuves pas le plan ? », demande Priam. « Non ». À l’inévitable « et tu te tairas ? » elle répond définitivement « non ». On l’emprisonne, comme un danger public…

La musique de Michael Jarrell suggère le surgissement immémorial de Cassandre, son errance dans la malédiction de qui sait et qu’on ne croit pas, jusqu’à l’enfermer pour la faire taire, comme l’on tue le messager porteur de mauvaises nouvelles. Cinquante-huit minutes pour… mourir : l’amoureuse de la vérité enlève son manteau d’ombre ; c’est dans un flux de couleurs qu’elle dit adieu à Énée. À peine aérés d’une évocation discrète du contexte historique de la composition par des documents projetés lors des deux brefs interludes orchestraux, la saine rigueur de la direction d’acteur, l’engagement vigoureux de Fanny Ardant, parfois jusqu’à la raucité des temps anciens, et la veille assidue du chef, tout concourt à rendre bouleversante cette soirée.

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