L’Ircam et le Centre Pompidou font concert commun

Le Monde

Pierre Gervasoni

Les deux institutions travaillent de plus en plus étroitement, comme le montre l’exposition « L’œil écoute »

Pendant quarante ans, l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam), conçu par Pierre Boulez comme un super-studio de création, a vécu bon gré, mal gré son association implicite au Centre Pompidou. Ces deux institutions, jumelées dans les textes fondateurs et sur le plateau Beaubourg, donnaient souvent l’impression de s’ignorer, incarnant au plus haut niveau le peu d’intérêt réciproque que manifestaient sur le terrain plasticiens et musiciens. Quand un événement de grande ampleur (par exemple, un parcours artistique multimédia) tentait d’associer l’Ircam à un projet du Centre Pompidou, le rapprochement semblait forcé et le résultat s’avérait décevant.
Les choses ont changé. Serge Lasvignes, président du Centre depuis 2015, et Frank Madlener, directeur de l’Ircam depuis 2006, entretiennent bien plus que des relations de circonstance.
L’« exposition-dossier » « L’œil écoute » montre à quel point l’apport des équipes de l’Ircam peut être enrichissant dans l’abord des oeuvres signées par des peintres, des sculpteurs, des photographes ou des cinéastes.

Face-à-face pertinents

Le principe est simple mais efficace : proposer un focus d’ordre musical (à partir de divers documents sonores ou non) à l’intérieur ou en marge de certaines salles des collections permanentes du Musée national d’art moderne. Ici, le jazz et Van Dongen, là, Erik Satie et Brancusi.
Partout, des face-à-face pertinents, mais pas toujours connus, à l’instar de ces artistes « musicalistes », tels Henry Valensi et Léopold Survage, qui, dans les années 1910-1930, peignent l’un une Symphonie verte et l’autre un Rythme coloré.
Le « spectateur-auditeur-visiteur », auquel Frank Madlener disait vouloir s’adresser par la programmation de ManiFeste 2017, n’est donc plus seulement sollicité au moment du festival ; il l’est encore, et c’est nouveau, dans le cadre de la saison de l’Ircam. Ainsi, le concert donné par le Lemanic Modern Ensemble, samedi 13 janvier, au Centre Pompidou, était-il proposé en lien avec « L’œil écoute ». Bien sûr, il n’était pas indispensable de parcourir l’exposition avant d’y assister ; mais s’être plongé au préalable dans la relation musique-peinture constituait une sorte de bonus.

Sons ingrats et pâte séduisante

La première œuvre du concert, une création de Stefano Gervasoni (un Italien qui enseigne au Conservatoire de Paris ), procède d’un autre conditionnement. Le compositeur déclare placer les musiciens dans un « inconfort » qui, une fois surmonté, devrait leur valoir le « plaisir de l’effort ». De fait, les quinze membres du Lemanic Modern Ensemble, dirigé par William Blank, paraissent d’abord à la recherche d’un équilibre entre la production de sons, individuellement « ingrats », et la réalisation collective d’une pâte homogène et séduisante. Le titre de Capriccio ostico (qui pourrait se traduire par « caprice éprouvant »), ne recouvre que très modestement la réalité de l’œuvre qui, pendant une vingtaine de minutes, conduit l’auditeur à savourer jusqu’à l’euphorie une expression d’une rare ambivalence : nouvelle sans rechercher l’innovation, authentique alors qu’elle mise sur des apparences trompeuses, évidente à l’issue d’une série d’intrigues.

« L’ŒIL ÉCOUTE » PROPOSE UN FOCUS D’ORDRE MUSICAL À L’INTÉRIEUR OU EN MARGE DE CERTAINES SALLES DES COLLECTIONS PERMANENTES

Difficile d’exister après un tel opus, qui conjugue force de l’écriture et finesse de l’oreille. L’Autre, de Hanspeter Kyburz (seconde création de la soirée), n’y parvient pas. Conventionnelle par sa forme (concerto pour hautbois) et consensuelle par son langage (lyrisme straussien), la musique du Suisse ne tient pas la distance. Son seul intérêt réside dans l’instauration de climats, en particulier celui, plaintif, qui repose sur l’usage du lupophone, instrument grave qui, comme son nom le laisse penser, fait entendre le loup qui sort du (haut) bois.

Seule « pièce Ircam » (c’est-à-dire avec électronique) au programme, Kaleidoscopic Memories, de Beat Furrer (suisse également), s’apparente à un rendez-vous manqué entre un soliste qui ne joue pas de la contrebasse mais avec sa contrebasse et un double préenregistré de type BO d’un film d’horreur. Retour aux fondamentaux avec At First Light, écrit par l’Anglais George Benjamin quand il n’avait que 22 ans. Une partition flamboyante qui traite de lumière et de couleur avec des sons. Inspirée d’une toile de William Turner, elle ne renvoie pas à l’exposition du Centre Pompidou mais s’inscrit parfaitement dans la dynamique de « L’œil écoute ».