Archip-elles à Genève mise sur la création féminine

Michèle Tosi

ResMusika

Genève. Festival Archipel

29-III-2019. Studio Ansermet. Eva Reiter (née en 1976) : Irrlicht pour neuf instruments et électronique ; Isabel Mundry (née en 1963) : Textile Nacht pour voix et quatre instruments sur un texte de Thomas Kling ; Hanna Eimermacher (née en 1981) : Hommage an den Klimperkasten pour ensemble ; Chaya Czernowin (née en 1957) : Ayre : Towed through plumes, thicket, asphalt, sawdust and hazardous air I shall not forget the sound of, pour sept instruments ; Anna Korsum (née en 1986) : Plexus pour six instruments. Johanna Greulich, soprano ; Christophe Egea, ingénieur du son ; Ensemble Contrechamps, direction : Michael Wendeberg

30-III-2019. Maison communale de Plainpalais. Bettina Skrzypczak (née en 1962) : Vier Figuren pour dix-huit musiciens en trois groupes ; Misato Mochizuki (née en 1969) : La Chambre claire pour ensemble ; Kaija Saariaho (née en 1952) : Graal théâtre, concerto pour violon et ensemble. Anna Göckel, violon ; Lemanic Modern Ensemble, direction : William Blank

31-III-2019. Maison communale de Plainpalais. Elisabeth Jacquet de la guerre (1665-1729) : Prélude de la Suite pour clavecin en ré mineur, Prélude de la Suite pour clavecin en la mineur, transcriptions pour accordéon ; Barbara Strozzi (1619-1677) : Che si puo fare? , Lagrimae mie, pour soprano et accordéon ; Édith Canat de Chizy (née en 1950) : Vega, transcription pour deux accordéons microtonals ; Paradiso pour douze voix et deux accordéons microtonals, d’après Le Paradis de la Divine Comédie de Dante (Création mondiale) ; Betsy Jolas (née en 1926) : De Nuit, deux chants à voix seule sur des textes de Victor Hugo ; Graciane Finzi (née en 1945) : Bruyères à l’automne pour douze voix a cappella sur un texte de Florence Delay ; Isabel Mundry (née en 1963) : Eure Augen pour chœur et trompette solo. Duo Xamp : Fanny Vicens et Jean-Étienne Soty, accordéons ; Gilles Pesseyre, trompette ; Chœur Spirito : Maeva Depollier, Caroline Gesret, Magali Perol-Dumora, solistes ; direction : Nicole Corti

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Figures

Dans la grande salle cette fois, et en soirée, William Blank est à la tête du Lemanic Modern Ensemble, basé à Annemasse, dans un concert comptant trois pièces et autant d’imaginaires sonores. De la polono-suisse Bettina Skrzypczak, présente dans le public, Vier Figuren fait référence à un groupe de femmes sculptées par Giacometti. La pièce, haute en couleurs et rehaussée d’une percussion véhémente, entretient une tension soutenue au sein d’un parcours labyrinthique. S’opposent de manière contrastée des impacts sonores énergétiques et une matière plus fluctuante faisant valoir la sensualité de ses contours. Le Lemanic Modern Ensemble bien sonnant dans la grande salle en exalte l’énergie et l’acuité de l’écriture. Les figures sont elles aussi ciselées et les couleurs vives dans La chambre claire de la japonaise Misato Mochizuki s’inspirant du livre éponyme de Roland Barthes qui traite de photographie. La musique fonctionne sur des ostinati autour desquels s’élabore un monde sonore fantasque, énigmatique autant que dépaysant. La musique de Mochizuki fait voyager l’imaginaire de l’auditeur jusqu’aux dernières résonances d’une boite à musique, symbolisant tout à la fois l’aspect poétique et mécanique qui fonde l’esthétique de la Japonaise.

C’est une quête obsessionnelle et passionnée que mène la compositrice finlandaise Kaija Saariaho dans Graal théâtre (le titre provient de la nouvelle de Jacques Roubaud) qui convoque un violon solo (fougueuse Anna Göckel) et un grand ensemble. Précisons qu’il existe une version pour orchestre de Graal théâtre. L’œuvre est un long processus (trente minutes) de dévoilement du spectre sonore matérialisé par des arpèges réitérés sans relâche via une écriture violonistique virtuose, pensée pour son dédicataire Guidon Kremer. L’orchestre, qui ne démérite pas, joue le rôle de caisse de résonance des figures du violon, prolongeant ou déformant celles-ci dans un contexte aussi mouvant que foisonnant. L’abattage technique et sonore d’Anna Göckel, tout juste vingt-sept ans, est rien moins qu’impressionnant, l’écriture « sondant les profondeurs de l’âme du violon », selon les termes de la compositrice, dans une sensibilité microtonale réverbérée par l’écriture orchestrale. Saluons l’ensemble des interprètes et le geste engagé de William Blank dans cette « expérience » aussi physique que transcendante. On s’attendait, en bis, à un court mouvement de Bach pour apaiser les tensions, mais c’est le premier mouvement de la Sonate de Bartók dans lequel se lance la jeune violoniste, avec une égale énergie et une belle maîtrise de l’archet.
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