Fanny Ardant, flambante en tragédienne

Alexandre Demidoff

Guidée par le metteur en scène Hervé Loichemol, l’actrice française triomphe dans la peau de Cassandre à la Comédie de Genève. Rigueur musicale, élégance âpre, sens de la rupture : tout impressionne dans son interprétation

Le compositeur Michael Jarrell pouvait-il rêver interprète plus musicale que Fanny Ardant ? Plus engagée dans la houle de son œuvre ? Plus apte à tenir le cap quand l’orchestre vrombit ? A la Comédie de Genève, l’actrice française incarne Cassandre, la prophétesse humiliée (lire LT du 12.09.2015). Elle profère un texte de Christa Wolf (1929-2011), écrivaine est-allemande dont la plume est une lame, et elle habite la musique de Michael Jarrell, ce champ d’inquiétude qu’une oasis soudaine éclaire.

Aiguillée subtilement par Hervé Loichemol à la mise en scène, Fanny Ardant est souveraine. Sa précision de dentellière est la condition de sa liberté. La salle bondée acclame la performance.

C’est qu’il faut de la rigueur pour incarner la Cassandre de Michael Jarrell. Un pas de travers et c’est tout l’édifice qui branle. Mais voici que Fanny Ardant vous frôle. Les lumières s’éteignent et elle entre dans la fiction, par la porte de la salle. Elle faufile une silhouette d’écuyère vers la scène, long manteau noir effilé sur robe endeuillée. Voyez-la, seule sur les planches, guettée en surplomb par le Lemanic Modern Ensemble et son chef, Jean Deroyer. Un rideau rouge tombe du ciel, comme un couperet, l’étendard d’une débâcle, un hommage aux humiliés de Troie – le décor est de Seth Tillett. La musique monte en saccades. Et Fanny Ardant a ces mots: «Apollon te crache dans la bouche, cela signifie que tu as le don de prédire l’avenir. Mais personne ne te croira. Avec ce récit, je descends dans la mort.»

Vous écoutez sa voix alors. Elle chatoie comme l’argent dans le feu. Ou le tocsin dans une nuit de prière. L’actrice est Cassandre, jetée hors du monde, hantée pourtant. Elle s’adosse à la splendeur d’un lignage, elle qui est fille de Priam, le roi de Troie, et d’Hécube, mais aussi sœur de Pâris, mais encore fiancée d’Enée. Elle se rappelle ces jours où elle prophétisait la destruction de sa ville, les Grecs vainqueurs, les Troyens châtrés, les enfants orphelins. Les siens ne l’écoutaient pas. Folle, se moquaient-ils. A présent, elle est prisonnière à Mycène, elle sait qu’elle va mourir, que la reine Clytemnestre s’apprête à l’assassiner. Il lui reste une heure – la durée du spectacle – et toute sa vie se presse en cascade.

Maintenant, elle arrache le rideau. Sur les parois blanches qui délimitent l’arène s’impriment les images d’une ville spectrale – et on pense aux cités martyres du Moyen-Orient. Elle marche, pas de princesse dévoyée, comme aspirée par le paysage. Cassandre, adaptée par Michael Jarrell, est un précipité du récit de Christa Wolf. Sa beauté est de conjoindre l’épique et l’intime, la chronique d’un désastre et le secret d’un cœur à jamais ardent. La difficulté du texte tient à cet entrelacs, passage du tableau à l’épître. C’est ce travelling que Fanny Ardant maîtrise merveilleusement.

Elle vous enveloppe quand elle se souvient d’Enée, de la maladresse de leurs premiers baisers, de leurs adieux, ce moment où il lui demande de la suivre, cet instant fatidique où elle refuse. Elle vous glace quand elle dépeint Priam, ce père aimé qui lui jette à la figure qu’Hélène la Grecque, cause de tous les maux, n’est pas à Troie comme on le prétend, qu’elle n’est qu’un leurre pour justifier la guerre.

L’héroïne de Christa Wolf est une figure de l’écrivain, dans l’Europe encore fracturée du début des années 1980 – le récit est publié en 1983. Elle parle sur les ruines, celles d’idéaux proclamés d’une bouche et contredits d’un geste, à l’Est comme à l’Ouest. Sur ce théâtre aux mille impasses, Christa Wolf cherche une voie, les armes d’une résistance. Mais c’est Fanny Ardant qui parle à présent, cernée par des projecteurs descendus des cintres, comme autant de torches blanches, un bûcher peut-être – belle idée de mise en scène. Au milieu de ce cercle, elle martèle, poings de petite fille serrés, un non irréductible, non de roc, non de désenchantée.

Grandiloquent ? Non, puissant. Fanny Ardant impressionne parce qu’elle sait garder la mesure dans l’excès tragique. Jamais de trémolo, non. Mais une ligne brisée follement élégante. L’actrice éprouve le rôle dans son étendue, jusqu’au cri. En 2006, elle déployait sur scène La Maladie de la mort de Marguerite Duras, écrivaine qu’elle chérit. Avec Christa Wolf, c’est la maladie de la guerre qu’elle met à nu, en tragédienne ensorcelée.

Fanny Ardant impressionne parce qu’elle sait garder la mesure dans l’excès tragique.

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